Le confinement, ou comment les collectifs d'écrits se réinventent

Illustration - Le confinement des collectifs d'écrits

La participation physique, le tissage de liens et l'ancrage local sont les ingrédients pour mettre en sauce un collectif d'écrits. Tout était bien huilé, 4 collectifs venaient de relancer un parcours d'écriture en février quand soudain, patatras : le confinement ! À présent que les réunions peuvent reprendre en présentiel, arrêtons-nous un instant : comment les accompagnateur·trice·s et les écrivant·e·s ont-ils et ont-elles vécu cet imprévu et ses implications ?

Pour la plupart des collectifs d'écrits, les premières semaines de confinement ont été l'objet de tâtonnements. Tâtonnements quant aux outils à utiliser pour maintenir le contact, bien sûr, mais aussi et avant tout quant à l'action à poursuivre ou non. Faut-il rester engagé·e·s dans ce cadre inhabituel ? Et si oui, comment ?

Les collectifs d'écrits qui étaient déjà bien engagés dans leur parcours n'ont pas tergiversé : impossible de suspendre pour un temps indéfini le projet. Pour le Collectif Au Gré de la Plume, même, l'annulation des rencontres était sujette à interrogations : « Je suis d'accord, même si je trouve dommage que, quand on légifère - et je comprends qu'on le fasse -, on perd la possibilité de prendre des décisions intelligentes et ajustées par rapport à des situations particulières. Mais bon, quand on voit la bêtise humaine, le besoin de sécurité, et les mouvements de panique, il faut bien parfois mettre des balises. Peut-être en sera-t-on amené à légiférer sur le nombre maximum de papier WC ou de boites de spaghetti qu'on pourra acheter en magasin? », écrivait un de ses membres. « C'est peut-être une décision "inutile", mais on ne le saura jamais. En attendant, elle respecte les décisions prises au niveau fédéral qui sont sans doute à ce stade la seule manière de lutter. Comment faire des relectures par courriel ? Ne faut-il pas essayer d'organiser cela ? Avec des consignes de travail ? ...Bon confinement à chacun, en vous espérant en bonne santé ! », répondait un autre. Le débat restait au coeur du collectif, mais il ne portait assurément pas sur la poursuite ou non du projet.

Pour les collectifs d'écrits qui démarraient un parcours, en revanche, le confinement a rendu plus difficile tant la cohésion du nouveau groupe (chaque collectif accueille un·e ou plusieurs membres novices en début de parcours) que le choix du nouveau thème. Isabelle De Vriendt raconte : « Il fallait innover, rechercher des supports en ligne les plus adéquats pour permettre à chacun·e d'exprimer ses idées, ses propositions, avant de procéder collectivement à un choix, via un vote en ligne. Le Collectif de la ligne 10 a ainsi choisi le thème « L'essentiel ». Il a ensuite procédé à une réflexion partagée sur le thème. Depuis, on a fait une pause. Quelques-un·e·s d'entre nous ont partagé des textes. Mais il est clair qu'on est dans l'attente de se revoir et, sans doute, chacun·e, dans une écriture... confinée ! » Cayetana Carrión, co-accompagnatrice des Collectifs Des Encres d'Elles et La Compagnie des Scribes, explique quant à elle : « le confinement nous a imposé des temporalités étranges et surtout a chamboulé pour nombre d'entre nous notre envie/motivation à écrire. C'était comme si l'envie théorique y était, mais pas l'énergie. » Les accompagnatrices du Collectif Les 7 Mercelaires, Irma Buiatti et Noémie Ons, ont proposé un parcours parallèle sur une base volontaire, qui ne remplace pas pour autant le parcours classique. La moitié des participant·e·s y participent.

Et puis, nous vous en parlions en avril, il y a eu de la part d'une poignée d'écrivant·e·s la demande d'initier un tout nouveau collectif d'écrits : une bonne vingtaine d'écrivant·e·s se sont engagé·e·s dans une réflexion commune et partagée sur toutes les questions suscitées par la crise sanitaire avec, toujours, cette volonté d'expérimenter une nouvelle forme d'action, au-delà du confinement.

 

La technologie du confinement

Pour la majorité des collectifs cependant, les parcours se sont poursuivis, à travers les différents outils numériques que nous avons tous appris à connaître lors des trois derniers mois : les visioconférences sont devenues régulières et, dans certains cas, les smartphones ont fait le lien. Généralement, des « tours de table » virtuels étaient organisés pour s'assurer que chacun·e puisse parler à son tour et éviter à la fois la cacophonie et les interférences.

Tous ces outils permettent de se voir et s'entendre et ont finalement été adoptés par les écrivant·e·s, dont certain·e·s ont découvert qu'ils étaient en fait faciles d'utilisation. Ils donnent la possibilité de maintenir une partie du fonctionnement des collectifs d'écrits, en assurant la participation des écrivant·e·s présent·e·s : brainstormings, propositions collectives, votes, prise de parole à tour de rôle...

Ils ont malgré tout leurs limites : entre l'image, le son ou la connexion capricieuse, tous les éléments ne sont pas toujours au rendez-vous. Isabelle, peu à l'aise dans ces outils numériques, délègue volontiers l'organisation technique de la visioconférence. Cela cadre d'ailleurs avec l'esprit du collectif : en fonction de ses talents et de ses envies, chacun·e s'empare de responsabilités qui permettent au groupe de fonctionner ; l'accompagnateur·trice n'est que garant·e de la dynamique du collectif.

Pour contourner les soucis évoqués, les courriels restent la façon la plus partagée et aisée de transmettre des informations. Pas besoin de rendez-vous, pas besoin de télécharger quelque application que ce soit. Mais bien sûr, un courriel ne permet pas de créer le lien de la même façon qu'une discussion – fût-elle virtuelle. Cayetana explique par exemple que, à défaut de pouvoir lire les textes dans de bonnes conditions, la Compagnie des Scribes a décidé de s'envoyer les textes afin de les lire en amont et pouvoir faire des retours lors de la réunion.

Pour certain·e·s écrivant·e·s moins à l'aise avec les ordinateurs, qui n'en ont pas ou sont sans connexion internet, la solidarité opère. Les écrivant·e·s plus aguerri·e·s tentent d'expliquer le fonctionnement des outils numériques, on utilise le téléphone mis sur haut-parleur lors de visioconférences, on imprime et on poste – ou on amène à domicile – les textes à relire... On bricole, mais on reste, tant que c'est possible, en lien.

Le téléphone, c'est d'ailleurs aussi le choix qu'ont fait certain·e·s écrivant·e·s du Collectif (encore) virtuel mis en place fin mars pour faire connaissance. Rien ne vaut la chaleur d'une voix humaine et d'une conversation directe !

 

S'adapter, chacun·e à sa façon

Si chaque collectif a évolué comme il le pouvait, à partir de la volonté et des réalités des écrivant·e·s, il est clair que cette période a été vécue comme une épreuve par beaucoup.

L'enjeu de rester en contact, relié·e, engagé·e, et de dépasser les barrières numériques a motivé une partie des écrivant·e·s à s'ouvrir à de nouvelle formes de communication, à apprendre et à s'émanciper.

Mais tout le monde n'y parvient pas forcément de la même façon. Pour certain·e·s, il est difficile de créer un document Word, d'autres ne parviennent pas à modifier leur texte en fonction des commentaires reçus et inscrits via le suivi de modifications, d'autres encore n'ont pas de smartphone ou éprouvent le besoin d'une écriture sur papier, « à l'ancienne », diraient certain·e·s.

C'est là que revient la nécessité première de bienveillance, de la part de ceux et celles qui « savent », vis-à-vis de ceux et celles qui « n'y arrivent pas ». Cette bienveillance participe tant d'une cohésion de groupe que des valeurs de solidarité et d'inclusion. Donner la place à chacun·e, faire en sorte que tout qui veut s'inscrire dans cette dynamique collective y soit accueilli, sans condition ni exclusion. Réaliser, comme on le peut dans ce contexte difficile, l'enjeu de démocratie culturelle.

Et qu'en est-il de ceux et celles, initialement engagé·e·s dans un parcours, et qui s'en détachent ? Ici encore, de la bienveillance. Il y a les personnes souffrantes, les personnes amenées à prendre soin de malades, les personnes sous le choc de cet isolement collectif, mondial, les personnes noyées de courriels et de travail... Ici encore, une solidarité silencieuse, une volonté de les porter, de loin, en accomplissant le projet, en les emmenant avec nous et en les accueillant à bras ouverts quand, enfin, ils ou elles donnent de leurs nouvelles. Juste se réjouir de les savoir vivant·e·s. Et surtout, ne pas les rendre invisibles, pas même dans cet article que vous lisez.

Savoir, bien sûr, que ce fonctionnement en confinement malgré nous a ses limites, et que les manières d'impliquer ceux et celles qui cumulent les difficultés, qui sont dans la survie et le silence doivent encore être inventées.

Un élément important aussi est le stade auquel les différents collectifs d'écrits se trouvaient au moment de la mise en place du confinement. Si certains collectifs ont pu s'y adapter sans trop de difficultés malgré les bugs techniques et l'absence de présence physique, à l'instar du Collectif Scriișoara qui finalise le recueil, d'autres ont fait face à un problème concret : comment créer une dynamique de groupe quand le parcours d'écriture démarre à peine ?

Le Collectif Des Encres d'Elles était dans ce cas-là : il devait reprendre le 19 mars. Autant dire le timing parfait, après les premières mesures de confinement en Belgique le 13 mars. Difficile dans ces conditions d'intégrer les nouvelles participantes qui ne se sont jamais vues et ne connaissent pas encore le fonctionnement d'un collectif d'écrits. D'autres collectifs n'ont quant à eux tout simplement pas repris pendant ce confinement. C'est le cas du Collectif Les Horizons croisés, qui se donne le temps de se préparer au mieux en amont pour lancer son troisième parcours d'écriture. Un collectif d'écrits devait se créer au sein du Collectif Alpha de Schaerbeek, en mars, en partenariat avec l'asbl Article 27. Ce projet a dû être annulé. Le Collectif La Belle Escampette, lui, a présenté in extremis ses textes en mars. Il reste à faire la réunion d'évaluation et à donner des précisions pour la mise en page du recueil. Mais, depuis le début du confinement, c'est plus ou moins le silence radio. Comme le dit Jean-Luc Marthon, accompagnateur, ils sont « comme la Belle au Bois Dormant, en sommeil ».

Pour d'autres collectifs d'écrits qui s'étaient déjà vus au moins une fois avant le confinement, la question ne se posait pas tout à fait de la même façon, mais il n'était pas non plus évident de gérer des échanges aussi fluides que pour un collectif actif dans un parcours d'écriture depuis plusieurs mois. Ainsi, dans le Collectif des Allumés de la Plume, la manière de décider du thème d'écriture a fait débat. Fallait-il attendre la fin du confinement, pour retrouver cette fluidité dans les échanges ou au contraire avancer par échanges en ligne diachroniques (via courriels) ou synchroniques (en visioconférence) ? « Je tenais à donner mon modeste avis : parler de thèmes en ligne est, je trouve, improductif. Nous ne pouvons pas rebondir aussi naturellement et spontanément que si nous étions en face. Ainsi, nous faisons face à des propositions dispersées et multiples qui peineront à se trouver. », dit une écrivante. Rachel Fine a proposé au collectif de poursuivre dans la recherche de thèmes : « Pour l'instant nous en sommes à la salade de fruits thématiques... jolis jolis. » Le collectif s'apprête à se revoir en présentiel pour choisir enfin son thème d'écriture.

Enfin, le confinement a posé un problème particulier pour les collectifs d'enfants. Si l'envie était bien présente au début, Marlène Truflandier du Collectif En avant... ! constate qu'elle semble s'être étiolée, avec petit à petit moins de réponses à ses propositions d'activités. La fin du parcours d'écriture était initialement prévue en juin, en même temps que l'année scolaire. Finalement, la prochaine rencontre déterminera la manière dont les enfants clôtureront leur parcours avec, peut-être, un dépassement du projet au-delà du mois de juin. Le 13 mars, le Collectif Les Plumes colorées, bien avancé dans l'écriture de ses textes sur le thème du temps qui passe, partageait son inquiétude aux accompagnatrices, Angélica Meersseman et Isabelle De Vriendt, qui les rejoignait pour préparer leur présentation publique : va-t-on pouvoir terminer notre projet ? Isabelle s'est voulue rassurante : on y arrivera ! Pendant les deux mois de confinement, impossible pourtant d'avancer en collectif. Mais depuis le 18 mai, le parcours galope vers sa finalisation et la publication du recueil pour ponctuer une année mémorable à plus d'un titre !

 

Et la place du coronavirus ?

Poursuivre une activité « aussi normale que possible » est un noble but, mais impossible de faire l'impasse sur la situation vécue. Ce n'est d'ailleurs pas l'objet des collectifs d'écrits, qui s'inscrivent dans leur environnement direct, en interaction avec le monde qui les entoure, notamment par le thème de société choisi. La situation exceptionnelle était dans la tête de tout le monde. Les thèmes choisis par les collectifs d'écrits en début de parcours sont éloquents : « l'essentiel », « l'autre/un autre monde est possible », « si tu ne sais pas d'où tu viens tu ne sais pas où tu vas », « prise de conscience et redémarrages »... Si le Collectif Effeuillade de mots avait déjà clôturé l'ensemble de ses textes, son thème a pris une résonance encore plus forte, à la lumière de la crise sanitaire : la place de l'humain dans notre société. Quant aux collectifs déjà bien engagés dans le processus, ils ont croisé leur thème initial avec celui de la crise sanitaire. Il y aura ainsi, dans la plupart des recueils qui seront présentés en automne – et déjà fin juin dans Une minute de votre temps du Collectif Les Plumes colorées – une partie des textes en lien direct avec cette thématique désormais omniprésente.

Afin d'aborder les pensées présentes dans tous les esprits, Isabelle a par exemple profité du début des réunions pour un petit partage : « mon coup de coeur en confinement », « mon coup de gueule », « ce que je ferais si je n'étais pas devant mon écran », « la première chose que j'aurai envie de faire après le confinement »... C'est aussi ce qu'a fait Florence Mourlon et le Collectif Scriișoara : proposer une « météo du confinement » à travers trois questions.

Soulignons que, dans le parcours parallèle du Collectif les 7 Mercelaires, les écrivant·e·s ont volontairement choisi de ne pas écrire sur le coronavirus mais plutôt d'être dans une approche ludique et légère de l'écriture.

Bref, les collectifs d'écrits et les écrivant·e·s ne manquent pas de ressources pour s'adapter, et l'ont fait de bien des façons différentes.

 

Et maintenant ?

Entre-temps, le Collectif (encore) virtuel a également largement pris sa part auprès d'un certain nombre d'écrivant·e·s et ancien·ne·s écrivant·e·s dans l'expérience du confinement et de la crise sanitaire. Il a permis à plusieurs participant·e·s de renouer avec les collectifs d'écrits, alors que le temps leur manque pour rejoindre un collectif « traditionnel ». Nous en garderons les enseignements pour voir si d'autres solutions pourraient se mettre en place. Pour l'heure, il s'ouvre à la perspective de se voir « en chair et en os ».

En effet, avec le déconfinement graduel, les collectifs d'écrits peuvent petit à petit reprendre leurs activités plus normalement, s'ils le souhaitent. Nul doute que ce retour en présentiel, même partiel, fera du bien à beaucoup, même si la distanciation physique empêche encore des retrouvailles tout à fait habituelles. Nul doute aussi que cette période laissera des traces à travers certains textes que nous découvrirons lors de leurs publications dans les mois qui viennent. Nul doute, enfin, qu'elle provoquera lors des événements des collectifs d'écrits à venir des échanges et réflexions avec le public tant sur les textes que sur la manière dont chacun·e a traversé cette période inédite...